Lettre de Louis Charbonneau-Lassay à James Chauvet

Logis du Quartier

Loudun (Vienne)

8 Nov. 1938

Monsieur,

J’ai bien reçu votre lettre et votre mandat, et je m’excuse de venir à vous avec tant de retard. Mais depuis une quinzaine j’ai été pris entièrement par la formation d’une Société d’archéologie et d’histoire régionale que mes compatriotes demandaient depuis longtemps et dont il a fallu que j’assume presque tout le souci. De là déplacements, correspondances, réunions, etc…

Je suis honoré de l’attention que vous avez accordée à mon article sur le Graal, qui n’est qu’une sorte de précis bien court destiné seulement à ceux de mes collègues du Rayonnement Intellectuel qui ne connaissaient pas le thème magnifique et précieux infiniment du Saint Graal.

Je vous félicite du groupement que vous avez fondé sous son invocation et des hautes pensées qui vous préoccupent. Je savais, sans plus, par un de mes amis qu’il existait à Bordeaux une sorte de collège sous le vocable du St Graal. Vous comprendrez sans peine que c’est là trop courte information pour que votre groupe soit de ceux auxquels j’ai fait allusion à la fin de mon article. Je suis mieux renseigné sur plusieurs de ceux du Midi surtout sur l’un de ceux qui se réclament de Montségur où le snobisme intellectuel semble avoir trop bonne part. Cependant il s’est fait des recherches intéressantes autour du centre de Montségur.

Oui l’Estoile Internelle existe toujours. J’ai connu l’avant-dernier Major qui présidait à ce groupe, et c’est par lui et avec le consentement de tous que j’ai eu communication de leurs archives qui remontent au milieu du XVe siècle. Ils n’ont jamais été et ne seront jamais que douze. Leur doctrine et leurs pratiques sont d’une orthodoxie inattaquable. Mais ils gardent, paraît-il, des dépôts assez troublants, ou plus exactement assez étonnants. Pratiquement ils sont absolument inabordables et impénétrables. Parmi leurs papiers se trouve un cahier qui semble bien pouvoir être daté du dernier tiers du XVe siècle et qui ne contient que des dessins symboliques. C’est en raison des études que je fais depuis de longues années sur l’iconographie emblématique du Christ, qu’il m’a été communiqué avec autorisation de copier tout ce qui pourrait m’être utile.

Les figurations du Sacré-Cœur saignant dans la coupe sont encore nombreuses dans l’iconographie de la fin du XVe siècle et du début du XVe notamment en Angleterre, où le Protestantisme ne les a pas détruites. Il est très vraisemblable que la plupart de ces sculptures ont été faites ou mises en relation d’idée avec le Graal qui, à cette époque, était fort en honneur.

Le plus passionnant pour beaucoup dans la question du Graal est assurément ce qu’a pu être l’enseignement secret, plus mystique que dogmatique certainement, peut-être plus anagogique surtout, dont on a parlé au sujet du Graal. C’est là surtout, le trésor que chacun doit s’efforcer d’atteindre en tout ou en partie ; en partie devrais-je dire, car l’atteindre en totalité doit dépasser l’entendement humain, et les possibilités de ce monde.

Je vous souhaite, Monsieur, bon succès dans votre "Queste du Graal" et vous prie de croire à mes bien respectueux sentiments.

L. Charbonneau-Lassay